Allemand : Selbstverwaltung
Russe : Samoupravlenie
Anglais : Workers self-management

Voici un très bref résumé théorique, historique et actuel, préparé comme contribution pour les tables rondes des CUAL34, au Caylar, le 1er Juin 2008.


Le terme d’autogestion - véritable mot-valise - recouvre tout un ensemble de pratiques, de théories et de démarches ; qui traduisent toutes un désir de prise en charge par les gens de leurs propres affaires. La dissémination des idées et des pratiques autogestionnaires se lit directement dans la profusion des expressions associées à des projets de transformation sociale, économique, politique : « autogestion des luttes, habitat autogéré, autogestion pédagogique, autogestion sociale, socialisme autogestionnaire… » Il paraît plus exact aujourd’hui de parler des autogestions plutôt que d’une Autogestion entendue comme un modèle unique et universel.

Sans se plonger dans la nuit des temps, il suffit de rappeler les apports philosophiques et politiques respectifs de Rousseau, Descartes et Marx, parmi d’autres, qui ont permis de fonder une théorie politique de l’autogestion – la reconnaissance principielle et la mise en œuvre de l’égalité des personnes et de la compossibilité des libertés individuelles et collectives. Celle-ci ne saurait s’accomplir que dans une pluralité de démarches et d’expériences, pluralité qui autorise l’éclosion des différences et donc, inéluctablement, des conflits.

Il ne suffit pas d’énoncer ses principes historiques de fonctionnement (rotation des taches, révocation des dirigeants, égalité des statuts, dépérissement de l’Etat…). Face à la complexité et à la diversité des expressions pratiques de l’autogestion, il faut se garder de tout nominalisme excessif se référant implicitement à une autogestion « pure et parfaite », au demeurant introuvable, et présenter plutôt un modèle d’intelligibilité des phénomènes autogestionnaires, destiné tout à la fois à rendre compte de la multi-dimensionalité du concept et à constituer une grille d’analyse des situations autogestionnaires. Dans cette perspective, on pourra caractériser l’autogestion comme la rencontre :
- D’un projet de transformation radicale de la société, de ses structures, des comportements et des représentations ; ce qui détermine ses dimensions utopiques et programmatiques ;
- D’une forme spécifique d’organisation des rapports sociaux dans et hors du travail, fondée sur la reconnaissance de l’égalité fondamentale des personnes et le respect des différences ; ce qui détermine ses dimensions structurelles et relationnelles ;
- D’un mouvement instituant de négation de tous les processus d’institutionnalisation et de séparation qui visent à perpétuer ou à renouveler les rapports hiérarchiques de commandement, les structures bureaucratiques et toutes les modalités d’expropriation du pouvoir et du savoir ; ce qui détermine ses dimensions contre et anti-institutionnelles.


L’espace politique de l’autogestion ne peut se confondre avec celui de la politique professionnelle, ni avec une forme spécifique comme celle d’un parti, laquelle, par son fonctionnement même, institue ce qui est au centre de la critique autogestionnaire : la hiérarchie, la professionnalisation, la délégation. La théorie politique de l’autogestion est fondamentalement anti-léniniste.

Historique et Actualité

Au cours de la période 1960-1980, l’autogestion s’est affirmée comme une thématique originale aux multiples ramifications et facettes et comme une exigence sociale et politique incontournable. En France comme à l’étranger, une abondante littérature sur le thème est produite, où se mêlent de multiples récits et des analyses d’expériences. Les champs historiques des mouvements autogestionnaires ont marqué durablement la mémoire collective : Commune de Paris, soviets de l’URSS, conseils ouvriers en Europe avant et après la Seconde Guerre Mondiale, collectivités en Catalogne libertaire, insurrections hongroise et tchèque, expériences institutionnalisées yougoslaves et algériennes, etc. Un important travail a été entrepris en faveur de la réévaluation d’auteurs longtemps mis à l’écart ou condamnés par les orthodoxies dominantes ; les utopiques critiques, Bakounine, Proudhon, Pannekoek, Sorel, etc, et même les écrits de Marx sur l’autopraxis ouvrière. Des revues comme Arguments, Socialisme ou Barbarie, Internationale situationniste, ont contribué à réactualiser la question, à en dessiner les contours et à explorer les problèmes et les conditions, seules à même de permettre la construction d’un socialisme démocratique. Dans l’important revue Autogestion, créée en 1966, on trouve cette définition rédigée par le marxiste Henri Lefebvre :

Le concept d’autogestion, aujourd’hui, c’est l’ouverture sur le possible. C’est la voie et l’issue, la force qui peut soulever les poids colossaux qui pèsent sur la société et l’accablent. Elle montre le chemin pratique pour changer la vie, ce qui reste le mot d’ordre et le but et le sens d’une révolution.


Aujourd’hui, l’autogestion est inscrite dans les programmes de la plupart des partis de gauche et d’extrême gauche, avec des différences majeures quant à l’appréciation de ses possibilités et conditions de mise en œuvre. Mais l’autogestion proclamée reste lettre morte quant au passage des discours aux pratiques. Les organisations anarchistes demeurent ancrées dans l’autogestion, leur principal fonds de commerce, et le mouvement altermondialiste s’identifie globalement dans des idées autogestionnaires. Une des rares organisations aujourd’hui qui porte l’autogestion comme l’axe et le moteur principal de son projet politique sont Les Alternatifs (membres de la COORDCUAL). Il est temps que tous les CUALs mettent l’autogestion en débat plénier, avec comme objectif son intégration dans notre programme et son adoption comme un de nos principes politiques fondamentaux, notre raison d’être en quelque sorte.

Vivre demain dans nos luttes d’aujourd’hui.

Stanislav Demidjuk, CUAL Montpellier Centre